L’Étranger

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J’ai entamé l’Étranger sans aucun a priori, sans même connaître l’histoire ni le contexte. Rien. Le fameux incipit « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être, hier je ne sais pas. » m’a aussitôt propulsée dans les pensées insignifiantes du narrateur, servies par une écriture blanche, sujet-verbe-complément, très simpliste mais diaboliquement percutante.

De premier abord, j’ai été déroutée par l’écriture, par le personnage, le vide intérieur que j’ai perçu, son attitude à l’enterrement de sa mère, la façon dont il subit sa vie, sans émotions ni passion. Jusqu’à l’événement qui bascule tout. « J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. »

À partir de ce revirement, le narrateur nous embarque dans une sorte de huis clos. À travers ses yeux,  on subit les rouages de la justice et sa condamnation sans appel, non pas parce qu’il a tué un homme, mais parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère. Puis, vient le temps de la prison avec la résignation à son sort, l’acceptation de l’indifférence du monde et surtout la révélation de l’inéluctabilité de la mort. Magnifique.

Sur le simple constat de Camus que « dans notre société, tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort », l’Étranger décrit la nudité de l’homme en face de l’absurde. Absurde, parce qu’irrationnel. Meursault, car c’est lui l’étranger, vit en-dehors des normes de la société : il refuse de mentir, ne veut pas se simplifier la vie. Il n’existe aucune logique, aucune rationalité à laquelle s’accrocher, dans son comportement. Et parce qu’il est irrationnel, différent, il est condamné.

Bim ! Quelle claque ! Une lecture qui amène à réfléchir, à questionner la société et ses « normes », et qui, dans un contexte d’occupation allemande et vichyssoise, offre un héros tragique afin d’aider les hommes à vaincre le destin. Un coup de cœur magistral.

C’est cadeau, tu vas voir la puissance littéraire de Camus :
« Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore.»


4 réflexions sur “L’Étranger

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