L’Amie prodigieuse, clap de fin

img_2530Je me suis sentie bien seule quand j’ai refermé L’Enfant perdue, dernier tome de la saga L’Amie prodigieuse, best-seller mondial (deux millions de ventes rien qu’en France) écrite par la mystérieuse Elena Ferrante. Pendant deux mille pages, durant trois ans, Lila et Lénu m’ont accompagnée.

De Naples à Florence, des pupitres de l’école aux salles d’accouchement, des bras de Nino aux bras de… Nino (tiens, sacré séducteur celui-là), du magasin de chaussures des Cerullo à la boutique des Solara, du travail à la chaîne aux plages de Ischia… Bref j’ai passé de délicieux moments en compagnie de ces deux napolitaines.

Car cette fresque, vertigineuse par son ampleur et sa fluidité, est aussi le portrait de Naples. Une représentation sans concession, façonnée par soixante ans de politique, de faits-divers, de corruption, d’une Italie déchirée entre la mafia, les fascistes, les communistes, les machos, les traditions, les politiques corrompus, tiraillée entre les théorisants et les passeurs à l’acte. C’est une œuvre vivante, colorée, bruyante comme ce quartier de Naples où Lina et Lénu vivent.

La plus grande force d’Elena Ferrante est son talent de conteuse. Sous sa plume, les mots se délient. En trois phrases, elle insuffle la vie à un personnage. En un paragraphe, elle a sondé son âme complexe, il n’a plus de secrets pour nous. C’est la Gepetto des mots. Comme le menuisier avec sa marionnette de bois, elle rend ses personnages de chair et d’os, comme si on les avait toujours connus.

À l’instar des précédents tomes, L’Enfant perdue est foisonnant, fascinant et tumultueux. À la fin de Celle qui fuit, celle qui reste, Lila montait son entreprise d’informatique avec Enzo, et Elena réalisait enfin son rêve : aimer Nino et être aimée de lui, quitte à abandonner son mari et à mettre en danger sa carrière d’écrivain. Elena vit au gré de ses escapades pour retrouver son amant. Elle s’affirme comme une auteure importante et l’écriture l’occupe de plus en plus, au détriment de l’éducation de ses deux filles, Dede et Elsa. Mais bientôt le quartier et Lila se rappelle à elle, et elle aura beaucoup de mal à s’en défaire.

La relation entre nos deux héroïnes évoluent pour devenir plus ambiguë. Au fil des tomes, l’amitié que porte Elena à Lila se teinte de jalousie et de rancœur.  Elle l’a placée sur un piédestal auquel elle se compare sans cesse, elle est son idéal. Son manque de confiance en elle et son paradoxal sentiment de supériorité lui montent à la tête et elle sombre dans la paranoïa. On le sentait venir quand même, le vernis avait commencé à se craqueler dans le tome 3.

Dans L’Enfant perdue, Lénu est dévorée par une obsession maladive. Il suffit que Lina tape sur son ordinateur, s’échappe sans lui dire où, pour qu’elle imagine que son amie écrit un livre, qui serait forcément meilleur que toutes les œuvres qu’elle a pu écrire.

Le personnage que j’avais tant apprécié au début disparaît pour laisser place à une mégère imbue d’elle-même, dont il devient clair qu’elle se donne le beau rôle dans cette histoire. Telle une sangsue, elle pompe l’énergie, la clairvoyance, l’intelligence de Lila pour améliorer son écriture, sa pensée. Elle n’a aucune empathie, oui alors si, lorsque cela l’arrange ou ne contrarie pas trop ses plans. Dans ce dernier volume, outre le tremblement de terre qu’elle subit, Naples n’est plus aussi présente. Elena occupe toute la place.

Ce basculement est fascinant car il jette une toute autre lumière sur les tomes précédents. Quelle est la part de vérité sur Lila ? Si courageuse, mais aussi impitoyable, méchante et exigeante ? Est-ce seulement la vision biaisée d’Elena ?

Je trouve cela très fort de brouiller les pistes. L’évolution des personnages est géniale, totalement imprévue. L’auteure déjoue le piège de l’happy end improbable. Ces indices sur l’élément autobiographique sont là aussi pour brouiller les pistes je pense. Pour moi, c’est une pure œuvre de fiction.

Et cet épilogue glaçant sur les poupées. Est-ce que cela veut dire que Lila a eu le courage, elle, de descendre dans la cave de Don Achille pour les récupérer ? Et que, par je ne sais quelle idée tortueuse, elle aurait gardé ces poupées toute sa vie ?  Qui peut être machiavélique à ce point ?

Et quid de ce fameux livre que Lila aurait écrit ? Cela laisse-t-il présager un tome 5 ? La réponse de l’«amie prodigieuse» aux romans d’Elena Greco. Son droit de réponse. Sa version. Sa vérité à elle. Toutes ces choses tues, cachées, non révélées. Ce serait un coup de maître !

Parce que sinon, je dois dire que je reste sur ma faim, la fin soulève tellement de questions, fait naître tant d’incertitudes. La boucle n’est pas bouclée pour moi. Et pour vous ? Vous en avez pensé quoi ? Satisfait(e) de l’épilogue de cette saga formidable ?

À la semaine prochaine pour une nouvelle chronique !


9 réflexions sur “L’Amie prodigieuse, clap de fin

  1. J’ai eu le même sentiment que vous en refermant le tome 4. Seule et interloquée!
    Toute la première partie de ce dernier roman sur les amours de Lénu et Nino m’a ennuyée.Je trouve au contraire que la fin de leur histoire d’amour est bien vue, courageuse et féministe. Il y a beaucoup d’indices sur la superficialité de Nino bien avant son histoire avec Lila. Je suis bien contente pour Lénu qu’elle soit arrivée à se détacher de lui.
    Concernant la toute fin, je suis perdue, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose à comprendre de très symbolique avec les poupées mais ce n’est pas assez clair pour moi et me voilà frustrée!
    Dommage, mais ça ne gâche pas pour autant cette saga prodigieuse.

    1. Oui, frustrée c’est le mot…. Je n’ai pas non plus compris le symbole des poupées non plus… Ou alors, pour montrer que Lila n’a jamais été l’amie de Lénu… Que Lénu est une stalker puissance dix. Une folle… Mais j’aimerais avoir de la certitude, car ce 4e tome m’a tourneboulée !

  2. Très jolie chronique. J’ai le même sentiment à la fermeture du dernier tome… Chaque livre, chaque page, chaque mot…m’ont littéralement transportée… Par contre, personnellement je suis tellement triste de l’issue entre Elena et Nino. Je sais, ma nature fleur bleue va ressortir, mais je pensais que leur « fin » serait plus belle, que cet amour d’enfance valait mieux tellement mieux que ça… J’aurais aimé une dernière entrevue entre eux afin qu’Elena puisse lui dire tout ce qu’elle a sur le coeur, tout le gâchis dont il est coupable… je sais que le happy end est éculé de nos jours mais c’est tellement dommage…
    Je vais faire une petite pause, et les relire dans quelques temps…

    1. Merci beaucoup pour ton avis 🙂 Je suis d’accord pour Nino et Elena, c’est tellement triste ! Moi aussi j’aurais aimé qu’elle soit celle qui change tout… mais au final, j’ai l’impression que c’était plutôt Lila celle qui sortait du lot !

    2. Oui entièrement d’accord… tellement dommage et si triste… une impression douce amère à la fin, comme un vague à l’âme… mais une histoire tellement magnifique…! Bonne continuation à toi et bonne lecture 🙂

  3. Déjà que je n’aimais pas Elena mais je sens que dans le tome 4, je vais vraiment la détester xD J’ai tellement hâte d’avoir ce tome entre mes mains et tout ce que tu dis dans ta chronique me donne tellement envie de le lire maintenant !

    1. Non , non! Justement elles sont chacune à leur tour ( les retournements de situation sont chaque fois extraordinaires) ni meilleure , ni pire…c’est aussi l’histoire de l’émancipation d’Elena qui trop consensuelle doit se dégager de Lila.Je pense qu’Elena a plus donné à Lila, lui a accordé plus d’importance, et Lila ne s’ est jamais souciée de la ménager.Chaque fois qu’Elena progresse , Lila s’ empresse subtilement de lui rappeler qui mène la danse, qui a le mieux compris, qui est la plus belle… Lila semble toujours avoir un train d’avance. Elle ne préserve jamais Elena. On a vraiment envie qu’ Elena un jour lui rétorque mais va te faire voir… Et puis il y a ce drame , cette horreur , qui rend pour jamais Lila la plus pathétique et puis cette histoire de poupée ? Lila a -t-elle été les recherchés pour les conserver . Est ce cette manipulatrice sans état d’âme ? Ou cette mère à jamais éperdue de douleurs ?

    2. Ah oui cette histoire de poupée m’avait vraiment retourné le cerveau ! C’était diablement efficace ! Même si je reste sur ma faim, j’ai l’impression que cette saga n’est pas close…

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